Nicolas Michaux : "Les créatifs doivent prendre part au débat par le biais de leur art"
Après le succès de son premier album ("À la vie, à la mort") en 2016, Nicolas Michaux, l’artiste belge aux atmosphères douces-amères, s’installe au Danemark pour composer pépère. C’est là, confiné sur la petite île de Samsø, qu'il enregistre les dix chansons de son deuxième album "Amour Colère". Des batteries chaudes (jouées par Morgan Vigilante), des lignes de basse granuleuses, des guitares habitées, une voix mélancolique qui jongle entre Shakespeare et Molière. Son style très personnel se nourrit d’influences diverses comme la chanson française, les songwriters américains, le rock anglais des années 60, les premières heures de la new wave, l’apogée du Highlife ghanéen... Volontairement dépouillé, cet album parle de la vie domestique, de la nature, du temps qui passe et des enfants qui grandissent, mais aussi d’une certaine colère face aux désastres à venir.
Tu as quitté la Belgique pour t’installer au Danemark. Pourquoi cette décision ?
Ma fille est née là-bas. Ma compagne est danoise et elle voulait accoucher près de sa famille. Après ça, nous sommes revenus une petite année en Belgique, avant de repartir au Danemark pour de bon en juillet 2017. On vit actuellement à Samsø, une île isolée du monde où il y a 3 000 habitants en hiver et 20 000 en été. Ma compagne dirige le musée local et moi je travaille de la maison. Nous sommes des nomades dans l’âme donc, on n’exclut pas de bouger à nouveau quand notre fille sera un peu plus grande.
Le processus créatif de ce nouvel album baptisé "Amour Colère" ?
L’écriture d’une chanson part toujours d’une étincelle, d’une ou deux phrases. Il y a beaucoup de chansons qui restent comme ça pendant quelques années dans un tiroir. Et puis je reviens dessus. Il y en a d’autres où ça va beaucoup plus vite. "Amour Colère" – par exemple – est une chanson qui a été écrite en quelques minutes. Mais c’est assez rare. "Parrot" m’a pris des années. Pour moi, un morceau n’est jamais fini. En live, je continue à les réinventer. Leonard Cohen disait : "Ce n’est jamais fini, c’est juste abandonné." C’est vrai. Si j’avais pu, je serais encore en train de travailler sur l’album, mais à un moment donné il faut lâcher prise. Sur ce disque, j’ai voulu épurer les mélodies au maximum.
Tu as adopté les préceptes du Hygge (l’art de vivre à la danoise) ?
J’ai toujours été Hygge dans l’âme. Si je vivais seul, il y aurait très peu de choses chez moi. Nous sommes tellement bombardés d’infos en tous genres que quand je rentre à la maison, j’ai envie de sérénité. Je supporte de moins en moins l’accumulation et le désordre. Je suis un maniaque contrarié, car j’ai vécu de manière complètement débridée et désordonnée. Mais en général, j’aime les choses bien faites. Je suis plutôt méticuleux.
Le fil rouge de l’album ?
C’est un disque qui oscille entre amour et colère. Deux sentiments qui sont finalement très semblables. Nous sommes tous tiraillés par ces deux émotions. Encore plus aujourd’hui avec tout ce qu’on vit en ce moment. Les gens en ont marre de se sentir opprimés. Du coup, la parole se libère. Je suis amoureux de notre époque et en même temps très en colère… Et puis, il y a aussi un parti pris de dépouillement. "Parrot" était à la base un morceau luxuriant. Ça ne collait pas avec le reste de l’album, alors j’ai décidé de ne laisser que le strict minimum.
Comment fonctionnes-tu sur scène ?
Sur le disque, j’ai tout fait seul, sauf la batterie. Pour les concerts, c’est différent. J’ai besoin de gens autour de moi. J’aime quand les musiciens qui m’accompagnent s’approprient mes morceaux et s’expriment à leur manière. Quand Ted Clark joue mes morceaux à la basse, il le fait à sa façon et ça sonne parfois mieux. Mon prochain disque sera collectif.
Chanter en français, tu le fais depuis le début. Sauf qu’avant, c’était anti-cool… Et maintenant que c’est cool, tu passes à l’anglais. Cherchez l’erreur…
Je suis liégeois d’origine, c’était naturel pour moi de chanter en français. Par après, ma vie est devenue plus cosmopolite. Je me suis formé en anglais et je me suis donc senti plus légitime pour écrire dans cette langue. Je suis peut-être à contre-courant de ce qui se fait, mais je m’en fous. Je vois ça comme deux outils différents. Je suis très content de pouvoir jongler avec les deux.
Quel est le plus beau compliment que l’on t’ait fait sur l’album "Amour Colère" ?
Que c’est un disque engagé. Cette fois-ci, j’ai l’impression que les gens comprennent mieux ce que j’essaie de faire. Avant, on me rangeait dans une catégorie dans laquelle je me sentais un peu exotique. Mes textes parlent de sujets de société qui me semblent importants. Après, ce n’est qu’un disque et ça doit le rester. Même si je ne me vois pas comme un amuseur public qui est là uniquement pour divertir. Je pense que les créatifs doivent prendre part au débat par le biais de leur art. Ils doivent être les acteurs du changement. Tous les artistes que j’admire – de Bob Dylan à Bob Marley – sont des gens qui ouvrent leur gueule. Dans leurs textes et en dehors. C’est une forme de militantisme de faire un disque. C’est ma vision en tout cas. Nos sociétés ont des challenges inouïs à relever et nous devons nous exprimer là-dessus. Tout comme je serais d’avis de donner la parole aux agriculteurs. Nos activités ne sont pas si éloignées. La journée, on produit et le soir on remplit des paperasses pour obtenir des subventions. L’agriculture nourrit le corps, la culture nourrit l’âme.
Quel est le message que tu as envie de faire passer ?
Dans cet album, je parle surtout de la nécessité de s’arrêter et de prendre le temps de penser. Refuser le dictat du capitalisme 2.0 qui veut faire de nous des machines ou des produits. Il faut se battre aujourd’hui pour reconquérir la maîtrise de notre travail et notre vie. On est pris dans des rythmes effrénés qui ne nous permettent plus de réfléchir correctement. On travaille tellement que quand on arrive à la maison on a envie d’une seule chose : scroller toute la soirée dans le canapé. C’est triste mais on le fait tous.
Comment vis-tu la période actuelle?
Tout le monde est en train de se libérer. La crise sanitaire est une terrible épreuve mais elle nous ouvre les yeux sur certaines réalités. Les défis climatiques par exemple. C’est le moment de réfléchir sur l’avenir et de prendre conscience de l’urgence de la situation. Je suis à la fois très optimiste et amoureux, très inquiet et en colère. Tout va vers le pire et à la fois vers un mieux. Je pense que si la planète nous donne du temps, ces crises vont accoucher d’un monde meilleur dans vingt ans. J’ai foi en la génération Greta Thunberg.
Suite à tous ces mouvements de libération comme #MeToo ou #BLM, comment te sens-tu en tant qu’homme cis blanc ?
Je crois que ces mouvements remettent en question des choses très intimes. Mon idée, c’est que le patriarcat – pour prendre cet exemple – est un poids pour tout le monde et qu’il est temps que ça s’arrête. L’égalité homme-femme est bénéfique. Il ne faut pas oublier qu’on est tous des êtres humains, c’est le sexisme et le racisme qui instaurent des murs entre nous. En fait, ces inégalités nous brident tous.
Pourquoi avoir créer un label indépendant (Capitane Records) ?
Je savais que si je sortais mon deuxième album sur un gros label, je me retrouverais dans une impasse. Ce deuxième disque, je l’ai fait parce que je voulais m’exprimer, mais aussi pour donner vie à une aventure collective. Quand on se retrouve seul face au "Music Business", on n’a aucune chance. C’est un monde hyper-agressif et violent où comme partout, l’argent prime. Du coup, avec ce label, on essaie de changer la donne pour que l’industrie de la musique devienne un peu plus accueillante pour nous et les gens comme nous. Chez Capitane Records, on est plus ou moins une dizaine, il y a des graphistes, des photographes, des musiciens. Notre ambition est de faire de la musique, des disques, d’organiser des soirées. Je suis un peu comme le directeur artistique mais tout le monde fait de tout, il n’y a pas de hiérarchie.
L’avenir sera-t-il collectif ?
On voit de plus en plus de collectifs qui naissent un peu partout. Les gens ont compris que l’union faisait la force. Tous les artistes et musiciens rencontrent plus ou moins les mêmes problèmes. Le fait d’en parler et de se mettre ensemble contribue à changer la donne. Après, je pense que l’individuel est aussi important que la collectivité. C’est comme l’amour et la colère, il ne faut pas choisir entre les deux, les deux émotions sont intimement liées.
Quels sont les plus gros problèmes que rencontrent les artistes aujourd’hui ?
Un artiste crée pour être entendu. Quand on compose des morceaux qui ne reçoivent pas de validation sociale, ça engendre découragements et frustrations, mais c’est le jeu. Le gros problème, c’est quand on a cette fameuse validation sociale, qu’on fait des concerts et des tournées à l’étranger, qu’on a de bonnes critiques dans la presse, des morceaux qui passent en radio, et que ça ne suit pas sur le plan économique. "Croire en ma chance" a tourné tout un été sur France Inter, ce qui m’a permis de percevoir des droits d’auteur. Mais pour le même prix, si mon morceau était passé sur une plus petite radio – en Belgique par exemple –, je n’aurais pas gagné ma vie correctement. Donc même quand l’engouement est là, ce n’est pas suffisant. Résultat, les artistes galèrent. J’ai beaucoup d’amis musiciens extrêmement talentueux qui doivent faire des boulots alimentaires pour survivre. Ted Clark est très certainement l’un des meilleurs bassistes de la scène bruxelloise et même belge – voire européenne si on regarde plus loin. Il devrait être rémunéré à la hauteur de son talent ou au moins autant qu’un mec qui travaille dans une banque. Nous vivons dans une société qui ne donne pas de valeur économique à ce qu’on fait. On aime bien qu’on soit là pour mettre un peu d’ambiance, mais quand il s’agit de nous payer, c’est une autre histoire. On essaie donc de trouver des solutions en créant des labels indépendants pour récolter un peu d’argent là où il y en a. On travaille beaucoup les synchros. On essaye de passer à la radio. On développe le digital…
Et en parlant du digital, comment vois-tu l’évolution de l’industrie musicale de ce point de vue ?
De nouveau, quand on voit comment les plateformes comme Spotify rétribuent les artistes, ça me met en colère. Il faut être Lady Gaga pour percevoir quelque chose. Le système de l’intermittence comme le système des plateformes de streaming doivent être plus justes. Le danger c’est que les artistes arrêtent de créer par nécessité.
Tu n’as jamais eu envie de baisser les bras et de faire autre chose ?
Mon premier album "À la vie, à la mort" était sorti chez Tôt ou Tard, un gros label français. Avec l’avance que j’ai reçue suite à cette signature, j’ai pu vivre de mon art. Je me suis alors senti légitimé et encouragé à continuer dans cette voie. Après, j’ai déjà pensé à donner des cours de français ou d’histoire à côté. Mais je ne peux pas arrêter de faire de la musique. C’est vital. J’ai encore beaucoup trop de choses à dire.
Un artiste qui t’inspire?
Mac De Marco. Un artiste qui a libéré les artistes indépendants en prouvant à tout le monde qu’on pouvait faire un album au succès planétaire avec les moyens du bord, sans passer par la case studio. Je suis très admiratif des gens qui changent les choses grâce à leur positivité et leur sincérité.
En promo, l’exercice de parler de toi à longueur de journée, tu le vis comment ?
Je n’aime pas parler de moi, mais j’aime rencontrer des gens et partager des idées. Lou Reed disait : "Ma musique doit parler à la tête, au cœur et au corps." Je pense que c’est fondamental. C’est pour ça que j’ai besoin que ce que je fais ait du sens. Et puisqu’on est dans les citations, j’aime bien celle de Clint Eastwood : "Il faut prendre le travail au sérieux, mais pas soi-même." Avec Julien Rauïs, mon ingénieur du son, on est très méticuleux et on ne laisse rien passer, mais par contre dans la vie on est tout le temps dans l’humour et l’auto-dérision.
Une découverte musicale que tu as faite récemment ?
Il y a une chanteuse que j’adore qui s’appelle Faye Webster. Ecoutez-la, ça devrait vous plaire !