Art & Culture

Mous Lamrabat : rencontre avec un a(r)mour de photographe

C’est l’expo de l’été, colorée comme on aime et surtout pleine d’amour, comme son titre l’indique : "A(R)MOUR", avec ce R en plus qui évoque l’armure, parce que tous ces vêtements qu’on porte nous définissent autant qu’ils nous protègent. Et l’amour et la mode, c’est le langage de Mous Lamrabat, qui s’y connaît en fame mais reste les pieds sur terre : conscient de sa chance, mais humble et accessible. "Mashallah !", comme on dit. 

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Une femme qui porte un niqab affublé de logos de marques de prêt-à-porter (Gucci, Vuitton, Balenciaga…), une autre qui montre le logo du Wu-Tang dessiné au henné sur ses paumes, un homme dont les yeux sont obturés par l’insigne BMW et même une boîte de vache qui rit ou encore cette mannequin aux boucles d’oreilles en forme du M de McDonald’s, ce it boy dont le hair design rappelle le smiley de Harvey Ball et puis ce type qui mange un bout de pastèque dont la forme rappelle le Swoosh de Nike : iconique, c’est l’adjectif qui nous vient forcément à l’esprit quand on pense à ces photos de "mode" signées Mous Lamrabat, l’un des photographes belges les plus chauds du moment - une star en fait. 

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© Lisa Lapauw

Oui, une star, qui enchaîne autant les couvs des plus grands magazines fashion (Vogue, GQ, Vanity Fair, ainsi que ELLE et L’OFFICIEL Belgique évidemment) que les campagnes pour YSL, Burberry, Chanel ou même WhatsApp… Sans parler de ses portraits de Stromae ou de Pharrell Williams et ses expos au FOMU à Anvers et au FOAM à Amsterdam. N’en jetons plus, d’autant que notre homme déteste parler de son travail : "Je te donne un titre max., et le reste tu l’interprètes comme tu veux." Ici, A(R)MOUR, une expo collaborative qui se tient tout cet été au MAD, le centre bruxellois de la mode et du design. "Le jeu de mots du titre renvoie à la manière dont on se protège, au vêtement qui peut nous servir d’armure - littéralement d’ailleurs quand il s’agit d’un voile ou d’un hijab - et qui nous “labellise” aussi, nous donne l’impression de faire partie d’un groupe ou d’une communauté." Et d’évoquer la question du jugement extérieur, du regard et de l’opinion de l’autre, de ce qui nous sépare et nous rassemble, de ce qui fait lien entre les êtres humains, et entre les mondes - occidental ou oriental, capitaliste ou non, religieux ou athée, spirituel ou matériel… C’est en fin de compte la marque de fabrique de Mous Lamrabat, depuis ses débuts en tant que photographe. Oui, voilà : "essayer de rapprocher les gens", à travers ce filtre qui est le sien (la lentille de l’objectif), en magnifiant les couleurs, en faisant resplendir et bondir la lumière, les sourires, la joie, "hamdoullah". "C’est important pour moi, parce que c’est ce que je suis." Un être joyeux et positif, qui utilise aussi l’humour pour séduire et faire passer son message : un message d’amour, donc. "C’est ma façon de dealer avec le monde : il faut que ça passe par l’émotion, et s’il y a de l’émotion dans tes photos, les gens s’en souviennent plus longtemps."

© Mous Lamrabat
© Mous Lamrabat

Pas de fashion faux pas

La photo, Mous (diminutif de Moustapha) la pratique depuis qu’il a terminé ses études d’Interior design à Gand (au KASK), il y a une quinzaine d’années (il a 40 ans). "Quand j’étais ado, j’étais plus attiré par la mode que par la photo, je ne viens pas d’une famille artistique." Né au Maroc dans un petit village "amazigh" (berbère), il grandit à Saint-Nicolas, entouré de ses parents et de ses huit frères et sœurs, "dans une ambiance à la marocaine, très traditionnelle", tout en rêvant de paires de Nike Jordan et de streetwear pimpé : un mix de pop culture américaine et de racines maghrébines qui irrigue son travail depuis les tout débuts… Ce qui lui semble "logique", puisqu’il puise avant tout son inspiration dans le monde qui l’entoure et qui le constitue : "Mes photos reflètent littéralement qui je suis." Soit un jeune Belgo-marocain ayant grandi entre deux mondes, d’où ce mélange réjouissant de tradition(s) et de modernité, de bled et de bling-bling, de branding et de foi, d’essentiel et d’accessoire(s), qui rend son travail reconnaissable entre mille… Et que les magazines de mode aux quatre coins du monde s’arrachent, parce qu’au-delà du jeu sur les clichés et sur les apparences, ses productions éblouissent par leurs contrastes de couleurs et leur nitescence : elles claquent. 

© Mous Lamrabat
© Mous Lamrabat

Le meilleur des mondes

Faut dire qu’au Maroc ou dans le désert, "la lumière est magnifique" et les couleurs souvent chatoyantes, même si Mous Lamrabat concède qu’il aime aussi bosser en intérieur, pour des raisons de confort et de concentration. "Pour cette expo au MAD par exemple, j’ai voulu shooter dans une maison à Molenbeek dont l’intérieur n’avait rien à voir avec l’idée qu’on peut se faire de Bruxelles… On dirait plutôt que c’est shooté au Maroc ! L’extérieur et l’intérieur n’ont rien à voir, et c’est d’ailleurs comme ça que m’est venue l’idée de l’expo et son thème de l’armure." Avec sa compagne - styliste - Lisa Lapauw, il est ainsi parti à la recherche des lieux bigarrés de la capitale qui lui rappelait sa mère patrie et le cocon familial, avec l’idée - sous l’impulsion du MAD - de mettre en lumière la vivacité, l’originalité et la diversité de la création artistique bruxelloise. L’expo se veut donc un melting-pot créatif à l’image de son concepteur, puisqu’il y présente de nouvelles photos élaborées avec de jeunes designers bruxellois issus de différentes cultures, tels que Siré Kaba (Erratum Fashion), Kenza Taleb Vandeput (Kasbah Kosmic), Anneleen Bertels (Textile & Embroidery Lab), la céramiste d’avant-garde Naomi Gilon ou encore Shishi San, dont les vases "tuftés" semblent inventés pour ses mises en scène irrésistibles qui questionnent notre rapport au monde. "Mettre ensemble des choses qui ne vont pas ensemble", détourner des symboles et/ou des accessoires de mode de leur fonction première, fusionner des items ennemis, donner à voir ce que les autres ne voient pas ou ne voient plus, l’amour et l’armure, le dedans et le dehors, bref connecter les genres et les gens, les générations et les cultures, à travers l’objectif et à l’aide d’une bonne dose d’humanisme et, c’est vrai, d’utopie. C’est ça, l’effet Mous Lamrabat… Et ça aussi, ça fait vraiment du bien. 

A(R)MOUR par Mous Lamrabat, du 9 juin au 2 septembre au MAD Brussels (gratuit !) - https://mad.brussels

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