Art & Culture

Charles Leonet et Ngoc Hoang : architectes-antiquaires en équilibre spectaculaire

Charles Leonet et Ngoc Hoang combinent, en véritables funambules, les rôles d’architectes et d’antiquaires. Un tour d’équilibre passionnant et chronophage, mais toujours garant d’un résultat spectaculaire.

© Justin Paquay
© Justin Paquay

Charles Leonet et Ngoc Hoang ont en commun leurs racines ardennaises, leur amour pour l’architecture et même un abonnement, il y a plus de vingt ans, à un club de natation pour tout-petits. À l’époque, ils ne se connaissent pas et chacun suit sa propre voie. Aujourd’hui, ils naviguent ensemble dans la même direction, loin des sentiers battus. L’étincelle de l’amitié, mais aussi de la créativité et du savoir-faire jaillit entre eux il y a huit ans alors qu’ils travaillent pour le même architecte. Leur passion commune pour le design les incite à réaliser de plus en plus de projets en parallèle, une activité qui débouche très vite sur la création de leur propre entreprise. Aujourd’hui, ils sont à la tête de Leonet Hoang, un bureau d’architecture expert en vintage doublé d’une galerie, qui insuffle à chaque projet un supplément d’âme et d’héritage design. Leur showroom bruxellois est l’endroit idéal pour parler rénovation, dénicher un canapé moderniste restauré à la perfection ou acheter de l’art. Flâner dans l’un de leurs intérieurs déclenche immanquablement l’envie d’engager la conversation. Car chaque pièce de mobilier, chaque couleur et chaque forme sont porteuses d’une histoire. Autant d’histoires qui doivent se raconter dans un décor approprié et s’entrelacer avec celles des occupants. Quiconque travaille avec ce tandem peut donc s’attendre à vivre une aventure. "Nous voulons offrir à notre clientèle une expérience globale taillée sur mesure", indique Ngoc Hoang, "un retour à la façon dont les architectes procédaient autrefois. Aujourd’hui, beaucoup se limitent aux travaux de structure et très peu se préoccupent de la couleur d’un mur, mais quelqu’un comme le Finlandais Alvar Aalto se penche sur les moindres détails, jusqu’aux poignées de portes. Or le mobilier et la décoration appropriée apportent la touche finale au tableau. En ce qui nous concerne, nous préférons célébrer ce qui existe plutôt que de créer du neuf. On a tendance à oublier que de nombreux architectes, dont des Belges, ont conçu leur propre mobilier. C’est de là que vient notre attrait pour les antiquités. Mais nous voulons nous débarrasser de cette image poussiéreuse de l’antiquaire qui compte les minutes dans un dépôt en léthargie. Notre approche tient plutôt de la scénographie car nous nous efforçons de placer chaque élément dans le contexte et l’esthétique adéquats."


"Nous ne sommes pas des décorateurs", poursuit Charles Leonet, "mais des directeurs artistiques. Notre rôle consiste à tirer un fil conducteur et à le maintenir tendu entre tous les artisans, artistes et idées qui croisent notre chemin au cours d’un projet."

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© Justin Paquay

L’OFFICIEL : D’où vous vient cette fascination pour les meubles anciens ?  

CHARLES LEONET : Ils nous intriguent. Nous voulons comprendre la raison pour laquelle un architecte a conçu un meuble de telle ou telle manière, connaître le contexte et la philosophie sous-jacente et savoir à quoi il devait ressembler à l’origine. Chaque trouvaille marque le début d’une nouvelle recherche en termes de couleurs, tissus et matériaux adaptés dans le but de trouver l’emplacement le plus cohérent pour chaque meuble restauré. Nous préférons ne pas vendre une pièce plutôt que de la voir finir au mauvais endroit.

NGOC HOANG : Ça frise parfois le travail de détective: nous essayons de contacter les familles des architectes, nous menons, si nécessaire, des recherches auprès de fondations et nous nous plongeons dans d’anciennes archives afin de constituer un dossier complet pour chaque pièce. 

CL : Dernièrement, nous avons, par exemple, restauré un lot de chaises Josef Hoffmann. Il utilisait des tissus typiquement Art nouveau, très décoratifs. Après des recherches approfondies, nous avons déniché un imprimé chez Pierre Frey basé sur le travail d’Élise Djo-Bourgeois. C’est dire l’importance des bonnes références. Le temps est un autre facteur essentiel: nous devons rassembler le bon lot de meubles et les confier ensuite aux mains expertes d’artisans, qui ne sont pas des machines et travaillent pièce par pièce. Sourcing, travail d’archive, restauration, contextualisation… autant d’étapes impossibles à accomplir du jour au lendemain. 

NH : En fait, nous considérons chaque meuble comme un petit chantier au sein du plus grand chantier, mais la patience paie! 

L’O : On retrouve beaucoup de noms belges dans votre stock…

NH : C’est exact. En matière d’icônes modernistes, on pense très vite à l’étranger mais la Belgique regorge aussi de talents méconnus. Christophe Gevers, par exemple, a joué un rôle majeur pour nous. L’une de nos plus belles trouvailles? Deux lits de jour qu’il a réalisés sur mesure pour un couple de Belges qui possédaient un appartement dans le Sud de la France. Des pièces uniques, que l’on ne trouve pas deux fois. Nous avons également pu nous procurer des appliques qu’il avait créées pour l’ancien hôtel Métropole de Bruxelles. 

CL : La famille de Léon Stynen nous a contactés récemment pour nous demander si nous pouvions lancer une édition limitée à cinquante exemplaires d’un banc qu’il avait conçu pour le Kursaal d’Ostende. La semaine dernière, le premier exemplaire a été commandé pour un projet unique à Anvers: la rénovation d’une ancienne station-service. Ça nous touche beaucoup quand les gens sont sensibles à l’histoire qui sous-tend une pièce.

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© Justin Paquay

L’O : Est-il possible de se séparer d’une pièce aussi unique sur laquelle on tombe et que l’on restaure avec tout l’amour du monde ?  

NH : Ça fait parfois un pincement au cœur, mais on se console vite en se disant qu’une nouvelle vie l’attend. La beauté de ce mode de consommation réside dans le fait que rien ne se perd, mais que tout peut être revendu ou réinventé à tout moment. En fait, nous contribuons à insuffler en permanence une nouvelle vie.   

 

L’O : Vous collaborez avec d’autres artistes ?  

CL : Il y a pas mal de place sur les murs de notre galerie. Rien de plus logique que de les remplir avec des œuvres d’art. Mais là aussi, nous sommes très sélectifs. Jusqu’à présent, nous avons principalement fait confiance à Charlotte Culot, qui comptait déjà parmi nos amis avant la création de Leonet Hoang. Elle crée de vraies pièces d’architecture. Elle peint, mais réalise aussi des tapisseries (murales) sur la base de ses peintures. 

NH : Nous ne faisons jamais fabriquer quelque chose, que ce soit ou non en collaboration avec d’autres artistes. Pour l’instant, nous privilégions la restauration de pièces d’architecture d’antan.

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© Justin Paquay

L’O : Qu’est-ce qui vous a façonnés sur le plan esthétique ?  

En chœur : Pas l’Ardenne! (Rires.)  

CL : Quoique… 

NH : On y a vu fleurir des bâtiments très intéressants dans les années 1950…  

CL : Sans compter des chapelles modernistes extraordinaires. 

NH : D’accord, c’est donc un peu l’Ardenne quand même. 

CL : Je sors d’une couvée d’esthètes professionnels où pratiquement chacun est architecte ou collectionneur. À l’âge de 15 ans, j’achetais déjà des meubles même si mes goûts ont évolué entre-temps. Non pas que je le regrette, bien du contraire: je trouve cette évolution très intéressante. 

NH: Mes parents avaient une vingtaine d’années quand ils ont quitté le Vietnam en 1975, après la chute du communisme, pour s’établir à Bastogne. Un contexte qui m’a incontestablement façonnée. Ils ne voulaient pas que je grandisse dans un fossé culturel et m’ont inscrite très tôt à l’Académie. J’y pratiquais la danse, le piano, le violon et le dessin… Cette Académie a été en quelque sorte ma deuxième école. 

CL: Tant qu’on parle d’école, j’ai récemment découvert avec consternation qu’il existait un atelier de céramique à côté de mon ancienne école secondaire et qu’Antonio Lampecco entre autres y officiait. Comment est-ce possible? Si j’avais su, j’y aurais passé tous mes mercredis après-midi. C’est typiquement belge de posséder des pépites sans le savoir. Ce pays a tellement de faces cachées!

 

L’O : Les voyages comptent aussi beaucoup pour vous deux ?  

NH : D’aussi loin que je m’en souvienne, l’architecture a fait office de guide invisible dans mes voyages. Je n’hésite pas à faire un détour de 200 km pour aller admirer une chapelle digne d’intérêt. Avec mon mari, nous sommes partis au Sri Lanka en octobre de l’année dernière. Nous avons fait du surf, mais, comme j’étais enceinte, je voulais surtout me reposer. Ça n’a pas duré longtemps: dans l’une des maisons où nous logions, j’ai découvert une collection de livres sur l’architecte local Geoffrey Bawa. Je ne le connaissais pas bien même s’il a eu un rôle de pionnier pour l’architecture moderniste, y compris en Europe. Ça a été le début d’un pèlerinage au fil de ses réalisations à travers le Sri Lanka. J’aime ce genre de hasard, quand un voyage sans préparation prend soudain une tournure inattendue. 

CL : Les voyages sont un moteur puissant: il faut que j’aille voir comme ça se passe ailleurs. 

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© Justin Paquay

L’O : Question difficile : chacun de vous peut-il citer un bâtiment qui l’a marqué ?  

NH : Même si j’étais très jeune, les thermes de Vals de l’architecte Peter Zumthor m’ont fait une forte impression. En plus d’être un chef-d’œuvre architectural incontestable, il y règne une atmosphère unique. J’ai fait un an d’études en Suisse et je pense qu’ils m’ont influencée de manière durable. 

CL : En ce qui me concerne, j’ai été marqué par un monastère du Néerlandais Hans van der Laan, qui était à la fois moine et architecte. Il a tout dessiné dans les moindres détails, jusqu’au plus petit banc. Un projet global comme nous les aimons, mais aussi un lieu mystique et spirituel qui me touche d’une manière ou d’une autre. 

 

L’O : Comment voyez-vous la suite ?  

CL : Pour le moment, ça reste un rêve mais nous aimerions beaucoup transformer un espace atypique à Bruxelles en univers Leonet Hoang. Un endroit où nous pourrions regrouper nos bureaux, le showroom et les ateliers de restauration… 

NH : Ça deviendrait une plateforme, un microcosme où convergent plusieurs mondes créatifs. Nous avons déjà visité plusieurs endroits, mais aucun ne correspondait vraiment: nous recherchons un endroit le plus dépouillé possible pour pouvoir le transformer de A à Z et faire tout ce qu’on veut! 

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