Art & Culture

Diane Marois : la programmatrice de La Première qui nous fait voyager en musique

Avec son timbre de voix suave, Diane Marois construit le flow de son émission de radio “Le Feel de Diane” comme le scénario d’un road movie où la musique est l’actrice principale et les morceaux dialoguent. Rencontre.
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Sur La Première, radio de la RTBF, Diane Marois nous concocte chaque après-midi, un voyage mixant les styles musicaux, les perles fraîchement sorties et les classiques d’un autre temps. Quels messages véhicule la musique ? Que nous racontent les artistes et leurs chansons de notre époque ? Son décryptage est souvent surprenant, toujours intelligent. Autour d’un thé, on a parlé musique et confinement...

L’O : Comment as-tu convaincu la RTBF d’ajouter à leur grille de programmation une émission musicale aussi pointue que la tienne ?

DIANE MAROIS : J’étais chroniqueuse sur la radio française RFI quand Bernard Dobbeleer m’a appelée pour me dire qu’il y avait une place à prendre à la RTBF. C’était il y a deux ans. Je voulais depuis longtemps créer ma propre émission radio pour mettre en avant des artistes émergents. Je me suis d’abord heurtée à la charte qui demande de respecter un certain équilibre entre les genres : 15% de morceaux belges, 45% francophones et surtout un morceau sur deux ou trois connus de tous. Un exercice difficile qui, avec le recul, est devenu un atout car il m’a aidée à construire un voyage radiophonique singulier entre les époques et les styles. Le morceau connu de tous est devenu un Stevie Wonder, un Marvin Gaye, un Donna Summer parce que ce sont mes classiques. J’adore la musique afro-américaine, du blues au hip hop en passant la soul etc... Et dans mon objectif de réunir les générations, j’ai eu une grande chance parce que la funk et le disco reviennent sur le devant de la scène en ce moment, et ces styles font le lien entre les générations. En alternant les styles, et en les introduisant des musiques plus underground par des genres plus connus j’essaie de les rendre plus abordables et de souligner leur filiation de style. Aujourd’hui, il y a trois générations qui écoutent mon émission. Ça fait tomber beaucoup de préjugés.

 

L’O : Pourquoi “Le Feel de Diane” est-elle une émission unique en son genre ?

Je viens du documentaire, et quand il a fallu imaginer l’émission, j’ai gardé de la structure "documentaire" : l’ esprit du "récit" au travers du choix et de l’enchaînement des chansons (ce qui me prend le plus de temps d’ailleurs). Que cet enchaînement soit centré uniquement sur la vibration ou qu’il suive le sens des textes, c’est ce qui a créé, avec le mélange des genres en définitive, un voyage musical. Après je réfléchis beaucoup à l’énergie des mots que j’utilise, je souhaite qu ils accompagnent le voyage de manière positive, qu’ils fassent du bien, ou qu’ils mettent en exergue un texte qui porte à réflexion. Être responsable de l’énergie de ses mots. C'est une idée qui ne me quitte pas, surtout dans cette période. Et apparemment les auditeurs le reçoivent et me le rendent bien.

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© Serge Leblon

L’O : Quel est le plus beau compliment que l’on t’ait fait concernant l’émission ?

DM : Je reçois énormément de messages de la part de mes auditeurs. Il y a des phrases qui reviennent très souvent comme : “Vous nous faites du bien”, “Vous avez sauvé mon confinement”, “Vous êtes ma dose de lumière quotidienne”. Ca me touche énormément. Dans ma programmation, j’ai vraiment cette volonté de faire découvrir de nouvelles choses aux gens, et de passer de la musique positive et joyeuse. Il y a ça mais il y a également des sujets de fond. Lors du premier confinement, tous les animateurs radio de la RTBF ont décidé de rester sur le pont. C’était vraiment le moment où nous allions servir à quelque chose ! J’ai réalisé à ce moment-là que je pouvais être utile. Je devais transformer ce moment d’inquiétude en un moment agréable. L’idée était d’abord de mettre de la musique qui fasse du bien. J’ai même passé les morceaux de méditation d’une artiste qui s’appelle Jhené Aiko et qui fait du RNB très spirituel ou encore ceux de la petite amie de FKJ qui travaille avec la résonance des sons, pour aider à gérer le stress... J’alternais musique joyeuse et dynamique et temps de repos. Le confinement a vraiment resserré les liens avec mes auditeurs. J’ai fait des thématiques en lien avec la période, notamment une émission sur la "slow life" avec Miel de Montagne et le Motel et une autre sur "le retour à la famille et à la terre" avec Sébastien Tellier et un groupe de rock-blues qui s’appelle The Inspector Cluzo. Des thèmes forts sur lesquels j’accorde des musiques d’hier et d’aujourd’hui. Je pense que la musique apporte énormément aux gens et le confinement aura prouvé que je n’avais pas tort.

 

L’O : Combien de morceaux passes-tu par émission ?

DM : Vingt et un titres par jour et donc 105 différents par semaine ! Je passe ma vie à dénicher les petites pépites que personne ne connaît. Je suis une passionnée de musique. Même si quand il s’agit d’une nouveauté, je la joue plusieurs semaines d’affilée pour la défendre.

 

L’O : Quels sont tes coups de cœur belges du moment ?

DM : Il y a en a plein ! Pierre Citron qui fait de la poésie parlée et du rap en français, anglais et flamand sur des instu un brin 90 ties. Reinel Bakole et sa new soul teintée de références africaines auxquelles elle apporte sa modernité et sa créativité. César Quinn un artiste flamand qui développe un univers indie alternatif très intéressant. The Gallands entre jazz et l’électro. Tour Maubourg, un Belge qui vit à Paris et qui fait aussi du jazz électro. Sans oublier la scène hip hop avec Venlo ou Absolem et plein d’autres…

"Dans ma programmation, j'ai vraiment cette volonté de faire découvrir de nouvelles choses aux gens, et de passer de la musique positive ou poétique."

L’O : Comment expliques-tu le succès de la scène belge en France notamment ?

DM : La scène hip-hop belge en particulier ! D’abord parce qu’ils ont du talent ! Et puis il n’y a plus de rivalité entre les Français et les Belges aujourd’hui. Ils sont collaborateurs, ils sont potes, ils bossent ensemble et les vieux schémas sont en train de tomber. Il y a un changement de mentalité, une nouvelle génération émerge. Nous ne sommes plus dans cette espèce de complexe d’infériorité. Internet et la génération des "digital nativ" s’est émancipée des réseaux et des bastions comme Paris. Après il y a des traceurs intéressants comme la langue. Tous les jeunes ont des expressions communes, qui viennent de l’argot et du verlan parisien faut bien le dire, avant ça n’était pas comme ça à Bruxelles par exemple. Le premier à avoir mis un vrai coup de projecteur sur la scène hip-hop belge, c’est Damso ! Lui, il a mis une claque à tout le monde. C’est un artiste incroyable et un mentor pour plein d’artistes de sa génération. Il a souvent été accusé d’écrire des textes misogynes. Pour moi, c’est plus une posture et une provocation qu’autre chose. Après lui, une pépinière s’est peu à peu développée avec Romeo Elvis notamment et les YellowStraps un de mes coups de cœur dans l’émission. Non seulement j’aime leur musique et quand tu vois leur évolution tu vois bien que rien n’est inaccessible. Ils font partie de cette génération Internet qui n’a besoin de personne pour se mettre en avant et pour qui, le rapport d’autorité et de hiérarchie n’existent pas. Le monde est à eux !

 

L’O : Quels sont les artistes internationaux qui t’ont inspirée récemment ?

DM : le dernier album de l’Anglais Skinshape, découvert par hasard un soir en diggant sur YouTube, est un véritable petit bijou de soul, pop et funk version sixties et seventies, un brin rétro et psyché, revisité par des arrangements d’aujourd’hui. C’est très élégant, calme et poétique. C’est vraiment le genre d’artiste que j’aime mettre en avant dans mon émission. Il y a un grand retour à la chanson française aussi. Je suis en contact avec une artiste française qui s’appelle OlyBird. Elle n’est pas signée, elle n’avait que 125 vues quand je l’ai découverte sur le net, elle a des textes magnifiques empreints de finesse et de spiritualité. Il m’a semblé qu’elle avait beaucoup à apporter à l’époque, alors je lui ai demandé de participer à l’émission. Elle a une voix d’une grâce incroyable et à l’arrivée c’est l’un des live qui a le plus touché le public.

L’O : Selon toi, qu’est-ce qu’il manque dans le paysage musical en ce moment ?

DM : Il manque du funk en français. Il n’y en a pas assez ! Ce qui est proposé en ce moment, c’est soit du hip-hop, soit des musiques planantes. Le français n’est pas une langue facile à faire groover. Même si l’Impératrice, Saintard et avant eux La Malka Family et FFF y sont arrivés.

 

L’O : Suite à la crise sanitaire, quelles sont les nouvelles tendances musicales ?

DM : Les artistes ont réagi à la crise par la création et la solidarité. Je n’ai pas une initiative qui prime sur les autres mais de manière générale, les artistes ont fait preuve de résilience, et de générosité. Concerts et dj set en live stream. Ils ont aidé les gens à surmonter cette période en partageant leurs œuvres. Maintenant se pose la question de nouveaux business model pour les rétribuer.

 

L’O : Cette période compliquée booste-t-elle la création selon toi ?
DM :
Oui bien-sûr, c’est une manière de la surmonter et beaucoup de collaborations se sont développées pendant le confinement. Après c’était une période d’introspection pour tout le monde, les artistes compris. Je pense qu’un changement philosophique est en train d’opérer, on en verra le résultat dans quelques années.

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