Baloji : l'alchimiste des arts qui libère le réel par le rêve
Poète total, il crée des mondes où le réel se tord au contact du magique, de l’onirique. Dans sa musique, son premier film "Augure", son activité de designer ou de scénographe, il déconstruit, bouscule les codes de la société, à commencer par ceux qui ont enfermé les femmes pendant des décennies.
Chez Baloji, cherchez la femme. Et avant toutes les femmes, la mère. Dans sa cosmogonie personnelle, il a été arraché à la sienne à l’âge de 4 ans par son père qui l’a emmené du Congo en Belgique. Il l’a revue après vingt-cinq ans, suite à la lettre qu’elle lui a envoyée après l’avoir reconnu dans un clip sur MCM Africa. Son album "137 Avenue Kaniama" en découlera, dont le bouleversant slam enfiévré "La dernière : Inconnu à cette adresse". Son travail ininterrompu sur les racines aussi. "La question de la double identité, elle est hyper centrale et elle a toujours été présente chez moi", dit-il en ce jour d’été. "C’est juste la complexité de ne pas être d’ici, de ne pas être de là-bas, d’être toujours entre les deux, et de questionner ça." D’être le primo-revenant, comme il le chante dans "Le nègre blanc" qui ouvre son quadruple album sorti plus tôt cette année, dans la foulée de son premier long-métrage Augure (prix de la Nouvelle Voix dans la compétition “Un Certain Regard” à Cannes en 2023), entre hip-hop, afrobeat, électro et rumba. Certains des 36 titres de ce monument hypnotique sont issus de la bande-son du film, d’autres prolongent le propos de ses quatre personnages principaux, qui ont chacun leur univers rythmique, stylistique et sémantique, leurs tonalités et leurs questionnements. Au centre de ces quatre voix et regards sur le monde, Mujila, la mère.
"Elle est la pierre angulaire. Je voulais parler de la misogynie qu’elle a intégrée et reproduite sans en avoir conscience. Sans jamais questionner les choses. À un moment, sa vie se fissure et elle comprend qu’il y a d’autres manières de faire, qui ne sont pas des déviances ou de la sorcellerie. Par son biais, j’ai aussi voulu raconter la nostalgie du temps qui passe, du corps qui change, la vie par procuration à travers son enfant, les actes manqués et réfléchir sur l’idée de disparaître, de laisser un héritage ou pas. C’est un personnage que j’ai trouvé fascinant à développer. Je crois que j’ai écrit 25 chansons sur elle. Et je pourrais faire des centaines de films à son sujet."
L’OFFICIEL : Par la voix de tes personnages féminins (Mama Mujila mais aussi la fille, Tshala), sur le disque - et dans le film -, tu embrasses la cause féministe avec beaucoup de justesse…
BALOJI : Je me suis énormément questionné sur la position des femmes noires dans notre société et comment moi-même, en tant que personne stigmatisée, j’étais en position de privilège par rapport à une femme noire. Je trouve que cette prise de conscience masculine est la base de tout. C’est une façon de comprendre et d’aller vers l’autre. C’était la première étape. Une femme noire est à l’intersectionnalité de plusieurs stigmates, plusieurs assignations, elle est confrontée à plus de barrières que moi. Sur le plan de la sexualité, de l’intime, les codes de domination du porno ne font que confirmer cette situation qui infuse dans toute la société, sur le comportement des gens au quotidien. J’ai une amie actrice qui joue actuellement dans un film. Elle a 26 ans et son mec en a 52. Moi, ça me choque aujourd'hui, mais ça fait 60 ans que le cinéma ne reproduit que ça. Et personne ne dit rien. En parallèle, j’ai développé ce que la société dit à une femme en matière de jeunisme, la façon dont elle est invisibilisée après un certain âge. Elle intériorise l’injonction de plaire aux hommes, puis à un moment, elle ne devient plus qu’une présence. Elle n’est plus du tout un corps désiré et désirant. Cette transition est intéressante.
L’O : Tu as travaillé toutes ces chansons avec des femmes ?
B : Oui, c’était important de confronter ma lecture à des femmes, des afro-féministes, des féministes hyper engagées... Je leur ai fait lire mes textes. Il fallait être juste, je ne pouvais pas survoler le sujet. Et le patient numéro un, c’était moi. C’est comme si toutes ces paroles s’adressaient à des hommes comme moi, qui ont profité de leurs privilèges, qui ont eu des fois des attitudes dédaigneuses ou de surplomb. C’était important de se remettre en question soi-même. Le travail d’une vie.
L’O : Tu parles beaucoup de ces thématiques féministes avec ta fille adolescente ?
B : Tous les jours. Elle a 15 ans et j’essaie de l’aider là-dessus, de l’orienter, de lui faire découvrir des propositions. Il y a une B.D. géniale sur le sujet : Les sentiments du prince Charles, de Liv Strömquist. Un super outil pour amener des discussions avec un enfant. Elle aborde par exemple la question des règles et ses tabous. J’aime bien déconstruire le male ou female gaze des scènes de sexe dans les films qu’on regarde au quotidien. Ma fille aussi, elle galère. Des fois, je choisis un vernis à ongles à la couleur cheloue, et elle me demande: “T’es sûr, Papa ?” Parce qu’il y a la norme. Moi j’ai la naïveté de croire que les gens ont tous vu Euphoria et qu’ils ne se questionnent plus là-dessus mais en fait pas du tout. Les parents de beaucoup de ses camarades de classe votent extrême droite. Elle se dit que ce n’est pas possible.
L’O : Le vêtement ou le look, c’est un vecteur de changement sociétal puissant ?
B : Les looks pour des red carpets, comme à Cannes en tant que président du jury de la Caméra d’or cette année, je trouve ça hyper important et en même temps, assez ludique. J’ai collaboré avec des marques mais j’ai quand même pu imposer des choix vestimentaires. C’est compliqué en tant qu’homme de porter la robe. Or Harry Styles en porte et c’est le vêtement le plus porté par les hommes au niveau mondial. Mais je me suis pris beaucoup de shitstorms. Parce qu’en fait, ça attaquait une identité africaine là où Harry Styles en robe Gucci, c’est jugé comme un style métrosexuel qui reste européen. Quand il s’agit de codes africains, même s’ils sont mélangés, c’est très différent. Alors que ces vêtements, je les ai faits moi-même dans des matières super nobles, les mêmes que chez Balenciaga. Mélanger la haute couture européenne et la présenter avec des codes et des coupes qui sont africains, ça devient presque scandaleux et cela a dérangé parce que cela a créé une ambiguïté sur ma sexualité… Je continue à porter ma robe et j’en porterai encore plus, jusqu’au jour où ça ne sera plus un problème qu’un homme porte une robe.
L’O : Tu signes les costumes de tes films, tu n’as jamais envisagé de lancer une collection de mode ?
B : On a fait tous les costumes d’Augure avec des étudiants de l’Académie d’Anvers. Je travaille avec beaucoup de stylistes, de créateurs qui m’aident à finaliser les idées, à les faire aboutir, tout est fait main. Je viens du hip-hop (son mémorable groupe Starflam, ndlr), où à côté de la musique, on était DJ, on faisait du graffiti. Un côté multidisciplinaire qui a un peu disparu. Du graffiti, je suis naturellement passé au graphisme, à la typographie, aux T-shirts et mon intérêt pour le vêtement s’est développé. J’adore ça, mais en vendre, ça devient une autre démarche qui ne m’intéresse pas spécialement. Là, je bosse sur un nouveau film dans lequel il y a une marque de vêtements de sport. Elle s’appelle Topaze. Donc on crée complètement une fausse marque mais on n’a pas l’idée de la commercialiser. Si tu penses la collection pour le marché, tu n’es plus libre, tu dois suivre certaines tendances, certains codes, certaines matières, certaines couleurs annoncées pour l’été 25 ou 26. Mais c’est intéressant de se dire qu’il y a sur Terre une centaine de personnes qui décident des goûts des autres.
L’O : Tu as eu des coups de cœur aux défilés homme printemps-été 25, en juin dernier ?
B : Oui, j’ai vu des tas de choses intéressantes, principalement au défilé Louis Vuitton, mais aussi chez Yohji Yamamoto, Dries Van Noten. Ou des labels de niche, comme celui de Grace Wales Bonner, une designeuse que j’aime beaucoup, ou de A$AP Rocky, qui vont sans doute beaucoup influencer les autres marques pour l’année prochaine.