Art & Culture

Krisy : rencontre avec le cœur serré du rap belge

Un mec qui ne se considère pas vraiment comme un rappeur, qui fait du rap "en pensant aux enfants", qui sort un disque ("Euphoria") avec une B.D. parce qu’il a grandi avec "Bob & Bobette" et "Boule & Bill", qui kiffe Julio Iglesias et Limp Bizkit, qui parle beaucoup de sa mère, qui pose dans sa chambre avec son (petit) chien pour la cover de son disque, qui invite Marc Lavoine en featuring sur un track bossa nova, qui parle ni de thunes ni de "thugs" ni de "biatches" dans ses lyrics, qui préfère rester "vrai" et se montrer "fragile" plutôt que de jouer les bonhommes : mais c’est qui, ce mec ? C’est Krisy, et ce n'est pas n’importe qui. 

finger hand person cap hat glasses wristwatch adult male man

"Pour moi, un bon rappeur, c’est quelqu’un qui parle de ce qui l’entoure à cœur ouvert, qui reste lui-même, qui n’essaie pas de se cacher derrière tout ce qui est matériel mais préfère rapper son mal-être, bref qui se sent responsable de ses actes et de ses paroles." C’est sûr qu’on n’a pas forcément l’habitude d’entendre un rappeur parler comme ça. Il le dit même dans "Euphoria", le track d’ouverture de son premier vrai disque solo (après plusieurs mixtapes sorties par-ci, par-là depuis 2016). "Très peu d’hommes se mettent à nu quand faut parler vrai pour éviter d’sombrer." Voilà. Les clichés rap, très peu pour lui. "Dans God save my life, je dis même que je suis pas un rappeur - le métier - parce que je fais pas que ça, et je préfère le rap qui a des choses à dire et à défendre, pas qui parle que de flex (l’ostentation, ndlr) et de bijoux." En fait, Krisy préfère se qualifier d’"entrepreneur qui rappe", puisqu’il gère aussi Lejeune Club, "un club créatif de producteurs, de DJ et de DA" experts en pimpage de biz (médias, cinéma, events, marketing, fashion…) Sans parler, bien entendu, de son taf de beatmaker/ingé son sous le blaze De La Fuentes, pour des darons comme Vald, PLK, Hamza et surtout Damso, dont il a réalisé les deux premiers albums, rien que ça. Mais pas question pour lui de la ramener, lui qui se dit "très détaché du succès" et qui se voit "juste comme un citoyen du monde qui cherche à créer des ponts entre les gens." O.K. "Argent, buzz, bitch : hors de ma vue", rappe-t-il de son flow velouteux, avec surtout l’envie de faire d’abord plaisir aux siens. "Je suis quelqu’un de très terre-à-terre, en fait… Damso, c’est pas sa carrière qui m’intéresse, mais l’humain derrière, et c’est pareil avec la famille. Si je peux aider ma mère, mes frères, acheter ma petite baraque en-dehors de Bruxelles, bref avoir une vie très simple, très cool, très clean, ça me va !"

photography face head person portrait adult male man

Vendre de l’amour, montrer ses émotions, "apprécier la beauté qui vient du ciel" ("Hors de ma vue") : Krisy ne fait donc pas partie de ces rappeurs moyens qui croient que la vulgarité les rend intéressants. Peut-être parce qu’il n’a pas grandi avec le rap mais avec le rock, de Blink 182 à Limp Bizkit, et parce qu’à la maison sa mère écoutait "du France Gall, du Renaud, du Mylène Farmer". C’est pour ça qu’il y a Marc Lavoine sur le disque. "En fait, je voulais Julio Iglesias à la base, mais il était pas dispo…" D’accord. "Et comme il est signé dans la même boîte de management que moi, ça s’est fait assez vite, j’étais comme un fou ! Imagine, pour ma mère, c’est carrément Drake !" Le track se fait comme d’hab’ dans sa chambre (celle de la pochette), avec un Marc "très deep et intense" qui déroule ses rimes sur un air de bossa : ça sent le futur single. Quant à Julio, "ce qu’il écrit est incroyable, c’est un malade, t’as jamais entendu un homme parler de lui-même comme ça". Et nous, un rappeur parler de variété, de nu métal et de "Vous les femmes"

Sans oublier "Paroles, paroles" de Dalida et d’Alain Delon, qui lui ont inspiré, en partie, la narration d’"Euphoria", puisque l’album est entrecoupé d’interludes où Krisy se met en scène avec son homie César (qui incarne "l’entourage") et sa copine Lucie (qui incarne "l’envie"). Le tout mis en images par l’illustrateur Hoobooh, dans une bande dessinée qui se vend avec ou sans le disque. "C’était vraiment le projet de départ, parce que j’ai grandi avec la B.D. et ça m’a vraiment aidé quand j’étais enfant et qu’on habitait chaussée d’Anvers, je me réfugiais dans Benoît Brisefer et Suske en Wiske parce que dehors c’était le chaos, le zoo comme pas possible, et la B.D. ça m’emmenait loin de tout ça, ça me faisait rêver !" À l’époque, Krisy voulait devenir basketteur pro, mais une blessure au ménisque brise son rêve de NBA et c’est à ce moment-là qu’il tombe dans le rap game. "J’ai appris sur le tas à devenir ingé son, en matant des tutos sur Youtube et en allant sonner aux portes des studios." Aujourd’hui, le voilà avec ce disque sous les bras, plus ou moins autobiographique (l’histoire d’un rappeur qui doit composer avec l’industrie musicale sans pour autant perdre son âme) mais "romancé et simplifié" et qui, comme son titre l'indique, parle beaucoup de sentiments. "L’euphorie, c’est un sentiment positif à la base, mais tu ne dois pas te laisser dépasser par elle sinon tu peux perdre le contrôle… Tu te fais avoir par ton euphorie quand tu prends pas le temps de comprendre ce qui se passe autour de toi. Quand tu ne fais pas attention aux gens qui comptent pour toi…" Un type bien, ce Krisy. Ou, comme dirait l’autre : il nous a touchés, c’est foutu.  

Krisy, "Euphoria"  (Lejeune Club/Syndicate Records) 
euphoriaalbum.be
@de.la.fuentes
@lejeuneclub

Tags

Recommandé pour vous